Dismaland : le parc d'attraction le plus décevant...

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Dismaland Bemusement ParkLes artistes d’art de rue et d’art contemporain sont souvent engagés. L’industrie touristique l’est généralement moins, voire plutôt politiquement correct. Avec Dismaland, l’artiste Bansky a poussé la «Disneyfication» à l’extrême. Mais la magie s’opère, et comme au véritable Château de la Belle au bois dormant, les touristes se bousculent pour vivre l’expérience!

Dismaland s’est autoproclamé le parc d’attraction le plus décevant d’Angleterre! On devrait peut-être plutôt dire un parc de «confusement» (de confusion et amusement), parce qu’en en anglais, il a été taxé de «bemusement park», expression qui joue sur la proximité entre «bemusement» (confusion) et amusement. En plus, «dismal» est une expression anglophone qui veut dire lugubre... Le site est donc conçu pour être sinistre et glauque, contrastant avec l’atmosphère à laquelle on s’attend normalement sur les sites de divertissement et de tourisme. On pourrait presque placer l’attraction, un mélange inusité d’art contemporain et de voyeurisme, à la rencontre du tourisme culturel et du tourisme noir.

Qu’est-ce que c’est au juste Dismaland? Il s’agit d’une installation artistique éphémère.  L’œuvre née sous la cure du désormais célèbre Banksy, à laquelle il a collaboré avec plus de 50 artistes. Malgré la référence évidente à Disneyland, l’artiste affirme qu’il ne vise pas un coup contre Disney, mais qu’il a créé «un parc thématique dont le thème principal est que les parcs thématiques devraient traiter de thèmes plus sérieux». La ligne semble mince entre les deux...

Sketch DismalandChâteau Dismaland









PRESQUE COMME L’ORIGINAL, DANS LA FILE D’ATTENTE...

Vous avez peut-êtret vu comme moi les images et la couverture sur les réseaux sociaux et sur internet dans les dernières semaines. Le projet remporte un succès de foule impressionnant. Le site internet d'ailleurs a flanché sous le poids de la demande pour les billets et la file d’attente, allant parfois jusqu’à 2000 personnes, atteint fréquemment plus de 4 heures... Certains spéculent même à savoir si les problèmes d’approvisionnement de billets, ainsi que l’audience qui serpente à la queue leu-leu font délibérément partie de l’installation.

File d'attente à Dismaland

DISMALAND COMME CARICATURE DE L’AUTHENTICITÉ EN TOURISME

De mon point de vue d’étudiante en tourisme, la réflexion sur certains éléments souvent critiqués de notre industrie est inévitable. En plus, au moment où j’ai vu apparaitre les articles sur Dismaland alors que je travaille sur l’authenticité et l’innovation en tourisme… Je venais en fait de lire The Tourist Gaze. Cet ouvrage de l’auteur John Urry est désormais une référence incontournable dans les études touristiques. Avant de détailler sa réflexion sur «le regard du touriste», il y décrit la naissance du tourisme de masse dans les «resorts», sur les côtes britanniques aux 18e et 19e siècle. La plupart de ces destinations ont depuis perdu de leur attrait ; alors que le tourisme s’est internationalisé, la comparaison avec les plages tropicales les rendaient désormais trop banales. Les touristes ont progressivement commencé à bouder ces destinations. Hors, Dismaland a justement été construit sur les ruines d’une piscine en plein-air désaffectée à Weston-super-Mare (le vrai nom de cette petite ville...), l’une de ces stations balnéaires historiques ayant connu de meilleurs jours.

Difficile aussi de ne pas faire le parallèle avec la perspective «MacCannellienne» de la mise en scène de l’authenticité (traduction libre de «staged authenticity») présentée par Dean MacCannell en 1973. C’est à I am an imbecile...lui que l’on attribue généralement d’avoir initié le débat académique sur l’authenticité en tourisme qui continue de nos jours de confronter les chercheurs qui l’étudie (et la relève aussi, voyez la chronique de Julien Champainne à ce sujet). Dismaland incarne véritablement ce paradoxe de la mise en scène pour le regard du touriste. Même les employés du site laissent tomber le rideau et affichent ouvertement leur lassitude envers les visiteurs. 

AVANT QU'IL NE SOIT TROP TARD...

Dismaland, inauguré le 7 aout, fermera ses portes le 27 septembre. Puisqu’il est si éphémère, je n’aurai pas l’occasion d’aller y être désillusionnée... Si c’est la même chose pour vous, regardez-en la bande-annonce ici-bas. Peut-être, comme moi, rirez-vous et vous demanderez-vous: à quand, au Québec, le parc Safasouffrir ou la Village Pas-de-quartier?


Dismaland bande-annonce


Par Isabelle Falardeau
Étudiante au doctorat en sciences géographiques – Université Laval

Sources :
Weston-super-Mare.com, Weston-super-Mare a Brief History, consulté le 31 aout 2015
Telerama.fr, Bienvenue à Dismaland, le parc d’attraction délirant de Banksy, consulté le 31 aout 2015
Colossal, Welcome to Dismaland: A First Look at Banksy’s New Art Exhibition Housed Inside a Dystopian Theme Park , consulté le 20 aout 2015.
BBC News, Dismaland: First come-first served queue at Banksy show, consulté le 28 aout 2015.
Urry, John (1991), The Tourist Gaze, Sage Publications, London-Newburry Park-New Delhi, 176 p.
MacCannell, D. (1973). «Staged Authenticity: Arrangements of Social Space in tourist Settings». American Journal of Sociology, 79(3), 589-603.

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