Tourisme de proximité et autres cures au fétiche de la croissance

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Caricature croissance du tourismeAllongement de la durée des séjours, augmentation d’achalandage, nouveaux marchés... En tourisme et dans le milieu des affaires en général, presque toutes nos références de succès sont reliées à la croissance. Dans le contexte actuel d’austérité économique, de diminution du pouvoir d’achat et compte tenu du bilan migratoire négatif du tourisme du Québec, certains remettent en cause cet idéal. Voici un survol d’approches alternatives.

À CONTRE-COURANT


Le tourisme est souvent utilisé comme outil de développement, en raison de ses vertus et son potentiel en termes économiques. Vrai qu’avec une croissance annuelle mondiale de près de 4%, chacun espère sa part du gâteau. Et puisque les touristes internationaux sont considérés comme plus profitables, c’est à eux qu’on aimerait vendre notre destination.

Pourtant, cette manne ne se concrétise pas nécessairement dans l’industrie touristique au Québec. Par exemple, selon les statistiques de l’Office du tourisme de Québec (OTQ), pour la région de la Capitale Nationale en 2013 la baisse d’achalandage a été de 2 % par rapport à 2012. Et ce n’est pas un résultat isolé mais bien une tendance dans les dernières années.

Growth Fetish de Clive HamiltonQUESTIONNER LE MYTHE

Certains questionnent cet idéal que représente la croissance en tourisme. À l’autre bout du spectrum, on la qualifie même de fétiche, c’est-à-dire un «objet vénéré pour ses pouvoirs magiques». Ce n’est pas peu dire! Cette vision interroge l’obsession des chiffres et de la croissance martelée par les organisations touristiques en donnant en exemple les échecs associés à ce modèle : destruction des environnements naturels, de la cohésion sociale et du caractère, les bases même de l’attrait touristique d’une destination quoi! 


TOURISME ET DÉCROISSANCE

Touriste USA années 80Toujours en opposition au «croissancisme» et en phase avec les principes du développement durable mais moins radicale, on retrouve la notion de décroissance soutenable. Repenser le tourisme par la décroissance est loin d’être une simple diminution quantitative. Il s’agit plutôt d’une inversion de certaines notions qui semblent autrement acquises en tourisme pour favoriser «la proximité, le quotidien, l'autonomie culturelle, la frugalité, l'autoproduction récréative, la réduction des dépenses, la lenteur des déplacements et l'engagement dans le temps» (Bourdeau et Bertelot).

Certaines de ces notions rappellent la classique opposition entre touriste au voyageur et la quête de l’authenticité qui les différencie. Pour un peu d’autodérision, je suggère d’ailleurs à ce sujet la lecture du blog «Le tourisme est mort : vive le voyage!».
 

Bhoutan

ET ÇA FONCTIONNE?

Alors de quels exemples de succès pouvons-nous nous inspirer en matière de réussite hors-croissance? Le Bhoutan est souvent cité en exemple, le «pays du bonheur», initiateur de l’indice du bonheur national brut, le BNB pour remplacer le sempiternel PIB comme indicateur économique.

On y a accueilli ses premiers touristes il y a à peine 40 ans en 1974. Dès alors, la destination a limité par quota le nombre de touristes admis annuellement, sa manière de conjuguer la protection de son patrimoine et l'enrichissement collectif par le tourisme. Depuis, le système de quotas a été remplacé par un «forfait journalier minimum» obligatoire de 200 à 250 US$ par jour selon la saison touristique. Ce tarif comprend l’hébergement, le transport sur place, les repas, l’accompagnement d’un guide ainsi que les taxes et une royauté sur le tourisme durable de 65 US$. 

Cette stratégie d’imposer un tarif obligatoire opérationnalise l’approche «valeur élevée, volume contrôlé». Mais le tourisme au Bouthan est en tout de même en croissance d’année en année. Signe que le mythe de la croissance n’est pas facile à déboulonner!


TOURISTE CHEZ SOI

L’une des stratégies retenues par l’OTQ pour tenter de renverser la tendance négative de la fréquentation touristique des dernières années est de se concentrer sur le tourisme de proximité, pain et beurre de l’industrie. Dans la région de Québec, il représente effectivement 73% des visites et 53% des dépenses touristiques et compte les consommateurs les plus susceptibles de venir visiter donc les plus faciles à convaincre.

Comme on en parlait précédemment, les touristes (ou voyageurs...) cherchent l’authenticité et aspirent à vivre les destinations comme leurs résidents le font. L’inverse est également vrai : les résidents aiment vivre chez soi comme les touristes ce qui explique en partie par exemple les efforts de mise en activité par l'évènementiel et différentes actions d’aménagement ludique ou exceptionnel de certaines villes.

L'effet Québec OTQL’EFFET QUÉBEC : LES RÉSIDENTS AMBASSADEURS

L’Effet Québec est un concours qui a été tenu en 2013 par l’OTQ. Il invitait les résidents de la ville de Québec à soumettre et à voter pour leurs coups de coeur (restos, activités, etc.). Cet appel aux citoyens amoureux de leur ville a été l’occasion d'interpeler les gens de la région de Québec et d’en faire des ambassadeurs de la destination. Voir le vidéo de la campagne en cliquant sur l'image ci-contre.

C’est aussi l’opportunité de leur donner ou redonner le goût d’être touriste chez eux. Et c'est une bonne chose. Mais ce n'est rien pour simplifier les débats autour de la controversée définition du touriste!

TOURISTE CHEZ MOI

Canot au parc FrontenacPour ma part, je compte parmi mes expériences touristiques les plus chères mes séjours de camping dans les parcs nationaux du Québec, d’abord avec mes parents et leurs amis, et maintenant avec les miens.

Mon propre vécu d’expatriée, ayant travaillé à l’étranger pendant plusieurs années, n’est surement pas sans lien avec mon attraction grandissante pour la proximité dans le choix de mes vacances. Est-ce une contradiction pour une passionnée de tourisme qui entame des études doctorales sur le sujet?

Notre contexte, notre réalité, plutôt que nous décourager, doivent être le terreau de notre réflexion. C’est peut-être à souhaiter pour que le tourisme au Québec continue d’évoluer plutôt que de toujours chercher à croître.


Par Isabelle Falardeau
Étudiante au doctorat en sciences géographiques – Université Laval

SOURCES

Office du tourisme de Québec, Écho statistique 2013, décembre 2013
Organisation mondiale du tourisme, Le tourisme international surpasse les attentes avec des arrivées en hausse de 52 millions en 2013, 20 janvier 2014
Carl Cater, The Fetish Growth in Tourism, 23 septembre 2010
Philippe Bourdeau et Libéra Berthelot, La Décroissance pour repenser le tourisme, 2009
Aurélie Lanctot, Le tourisme est mort vive le voyage!, 20 juillet 2012.
Tourism Council of Bhutan, Minimum Daily Package.
Tandi Dorji, Sustainability of tourism in Bhutan.
Laure Siegle, Arte, Bhoutan : au pays du Bonheur national brut, 26 juin 2014
Office du tourisme de Québec, Bilan touristique de la destination, 21 mai 2014.
Laurent Bourdeau et Pascale Marcotte, Le site patrimonial de Sillery un outil pour le développement touristique de la Capitale-Nationale, 15 mars 2013.
Office du tourisme de Québec, L’Effet Québec.

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