Tourisme durable en milieu montagnard : Est-ce possible?

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AlpinismeTourismExpress La Relève vous présente une série d’articles à saveur scientifique réalisée par des étudiantes en gestion du tourisme et de l’hôtellerie. Ces extraits de recherche mettent tous en lumière des enjeux de développement durable qui sont au cœur des préoccupations des étudiants. Cette semaine, on aborde le milieu fragile de la haute montagne. Les expéditions vers le Kilimandjaro et l’Everest sont maintenant de plus en plus accessibles, mais qu’en est-il des impacts sur le milieu et sur les communautés à proximité de ces sommets mythiques?

LE CONTEXTE MONTAGNARD


La montagne a longtemps été considérée comme un lieu réservé aux alpinistes chevronnés et les ascensions qu’elle génère, de tout temps, comme un grand exploit sportif demandant des compétences personnelles et techniques spécifiques[1]. Or, ce genre de réalisation devient de plus en plus accessible avec la croissance des expéditions commerciales[2] qui impliquent un encadrement par des professionnels réduisant ainsi le risque[3]. On assiste donc à une croissance épatante du nombre de personnes s’adonnant au trekking et à l’alpinisme dans un contexte touristique, et ce, sans connaissances particulières de la montagne. Ces touristes choisissent le lieu de leur séjour en fonction d’une activité d’aventure qu’ils pratiqueront3. Cela résulte en une démocratisation du tourisme d’aventure en montagne[4] qui se caractérise par des activités récréatives en nature comprenant un effort physique et un certain risque[5]. Il faut alors développer cette industrie de concert avec la communauté[6] en offrant des infrastructures[7] et une main-d’œuvre répondant aux besoins des usagers[8] .

LE CAS DE L’HIMALAYA NÉPALAIS

L’Himalaya constitue une destination intéressante pour les adeptes de trekking et d’alpinisme. Les régions de l’Annapurna, de l’Everest et du Langtang au Népal sont d’ailleurs très fréquentées par les touristes[9]. Cela crée des retombées économiques intéressantes [8] pour les entreprises et certains groupes ethniques, notamment les Sherpas de l’Everest[10]. On observe toutefois que cela contribue à creuser un écart dans la situation financière des différentes communautés[11]. En effet, les régions protégées par des parcs nationaux, comme l’Annapurna, ont vu leur popularité augmenter auprès des touristes, générant plus de revenus que les régions éloignées de ces sites [11]. Bien que le tourisme de montagne semble bénéfique au plan économique, il importe de tenir compte des groupes qui bénéficient de ces retombées. Comme le  tourisme au Népal est surtout orienté vers la montagne[12], il est important de faire participer les autres secteurs à son développement et ainsi éviter que l’économie régionale ne repose qu’en grande partie sur l’activité touristique [6].

Dans certaines régions comme l’Annapurna, au Népal, le grand nombre de visiteurs a un impact positif sur le niveau de vie des individus [12]. En effet, la présence des touristes contribue à l’amélioration des conditions de santé et sanitaires par l’amélioration des infrastructures. De plus, elle contribue à la protection de la culture par sa mise en valeur auprès des visiteurs. À l’opposé, dans d’autres régions, on constate aussi des aspects négatifs attribuables au tourisme comme la diminution des valeurs traditionnelles chez les jeunes Sherpas [11], ou encore un écart de plus en plus grand entre les conditions des hommes et des femmes[13].

Le tourisme dans l’Himalaya a également un impact non négligeable sur l’environnement. Tout d’abord, la gestion des déchets est un enjeu important sur les sentiers. Pendant longtemps, aucune loi n’encadrait la façon de disposer des déchets et très peu de gens se sentaient concernés par cet aspect[14].  Dans les années 1990, le gouvernement népalais a commencé à instaurer des politiques et des incitatifs pour que les membres d’expéditions ramènent avec eux leurs déchets  afin de minimiser leur impact [14]. Pour illustrer à quel point l’Everest est pollué, la montagne a été surnommée la «Garbage trail»[15].

Le cas de l’Himalaya démontre bien les défis auxquels est confronté le tourisme d’aventure en montagne. Du point de vue environnemental, cette industrie dépend de la nature pour perdurer6. Pour cela, il est nécessaire d’adopter des modes de gestions permettant d’assurer la pérennité de cette nature. Cela prend une importance particulière dans un contexte de changements climatiques où le tourisme est l’un des secteurs les moins bien préparés à réagir à ces bouleversements[16]. Il faut également considérer que l’attitude et le comportement des touristes en montagne ont un impact sur le milieu[17]. Pour beaucoup d’entre eux, l’aventure permet de répondre à leur besoin de distinction[18]. Ainsi, on peut s’interroger sur le motif premier de ces individus à visiter la montagne. Est-ce pour contempler la nature qu’ils s’y trouvent, ou plutôt pour la dominer en y réalisant un exploit qui les distinguera réellement de la masse? Selon Grenier [3], la deuxième option est plus révélatrice. Ce constat démontre que les visiteurs ont plutôt tendance à faire primer leur objectif personnel sur le bien-être de la nature et de la communauté environnante [3]. On peut donc difficilement associer les pratiques de tourisme d’aventure à un tourisme durable. Ce dernier se définissant comme une forme de tourisme qui améliore la qualité de vie des communautés hôtes, permet une expérience de qualité pour l’invité et maintient la qualité de l’environnement dont les deux parties prenantes dépendent [11]. Dans le contexte actuel, cela n’est pas applicable au tourisme d’aventure en montagne.

Les études portant sur le tourisme en montagne se concentrent généralement sur la gestion, soit de l’environnement, soit de ses aspects communautaires. De plus, elles intègrent habituellement les impacts économiques liés au tourisme. En considérant la détérioration des habitats naturels dans le cadre de l’activité humaine, on constate que les modes des gestions actuels ne permettent pas la protection de ces trois volets simultanément. Comment gérer ces trois aspects pour bénéficier des avantages qu’apporte le tourisme d’aventure en montagne tout en réduisant ses impacts négatifs sur le milieu dans lequel il évolue? Il devient alors  nécessaire d’adopter de nouveaux principes de gestion. Le paradigme du tourisme durable décrit plus haut fournit justement des paramètres de bonne gestion.
Campement dans l'Himalaya Népalais
RÉSULTATS DE LA RECHERCHE

Cette étude a recensé de nombreux impacts négatifs sur le développement des milieux montagnards en lien avec 4 principales parties prenantes soit; les touristes, les entreprises privées, la communauté locale et le gouvernement.

À la lumière de ces constats, les conditions nécessaires pour assurer la pérennité du tourisme d’aventure en montagne ont été  soulevées à partir de la littérature existante :

  • Une communauté locale motivée à apporter des changements et à s’impliquer dans le développement de son industrie,
  • La collaboration entre les parties prenantes dans un contexte de conflits d’usages
  • Établir une vision à long terme pour le secteur d’activité,
  • Changer la  perception de l’environnement naturel,
  • Utiliser le tourisme en montagne comme levier économique sans toutefois que l’économie régionale ne s’y repose entièrement.


À partir de ces conditions, des outils de gestion ont été proposés soit :

  • Une approche de gestion participative
  • Aide financière et répartition équitable des profits
  • Éducation
  • Zonage et gestion du flux de visiteurs
  • Planification à long terme


Plusieurs initiatives vers un tourisme durable ont déjà été prises dans les aires de conservation et grands parcs nationaux népalais. Cependant, la littérature n’offre que très peu de détails sur les démarches entreprises. Il serait donc intéressant d’étudier plus en profondeur le contenu des programmes et outils de gestions existants ainsi que leurs répercussions sur la durabilité du tourisme d’aventure en montagne. Cela permettrait de partager la connaissance à une plus grande échelle afin que toutes les destinations d’aventure en montagne puissent emboîter le pas.

 

Par Anne-Julie Dubois
Étudiante au B.A.A. Gestion des organisations et destinations touristiques - UQÀM
Diplômée A.E.C tourisme d'aventure - Cégep de la Gaspésie et des Îles

 


SOURCES

[1] Beedie, P., et Hudson, S. (2003). Emergence of Mountain-based Tourism. Annals of Tourism Research, 30(3), pp. 625-643.

[2] Nepal, S. K. (2005). Tourism and Remote Mountain Settlements: Spatial and Temporal Development of Tourist Infrastructure in the Mt Everest Region, Nepal. Tourism Geographies, 7(2), pp. 205-207.

[3] Grenier, A. A. (2011). «Les emprunts à l'expédition pour stimuler l'alternative tourisque.» Dans M. Aubry, et P. Lièvre, Gestion de projets et expéditions polaires; Que Pouvons-nous apprendre? (pp. 109-133). Québec: Les Presses de l'Université du Québec.

[4] Boutroy, É. (2006). Cultiver le danger dans l'alpinisme himalayen. Ethnologie française, 36(4), pp. 591-601.

[5] Weber, K. (2001). Outdoor adventure tourism; A review of research approaches. Annals of tourism research, 28(2), pp. 360-377.

[6] Maroudas, L., Kyriakaki, A., et Gouvis, D. (2004). A Community Approach to Mountain Adventure Tourism Development,. Anatolia: An international Journal of Tourism and Hospitality Research, 15(1), pp. 5-18

[7] Nepal, S. K., et Chipeniuk, R. (2005). Mountain Tourism; Toward a conceptual Framework. Tourism Geographies: An International Journal of Tourism Space, Place and Environment, 7(3), pp. 313-333.

[8] Sacareau, I. (2009). Évolution des politiques environnementales et tourisme de montagne au Népal. Journal of Alpine Research, 97(3).

[9] Zurick, D. N. (1992). Adventure travel and sustainable tourism in peripheral economy of Nepal. Annals of the Association of American Greographers, 82(4), pp. 608-628.

[10] Stevens, S. F. (1993). Tourism, Change, and Continuity in the Mount Everest Region, Nepal. Geographical Review, 83(4), pp. 410-427.

[11] Nepal, S. K. (2000). Tourism in protected area; The Nepalese Himalaya. Annals of tourism research, 27, pp. 661-681.

[12] Nyaupane, G. P., Morais, D. B., et Dowler, L. (2006). The role of community involvement and number/type of visitors on tourism impacts: A controlled comparison of Annapurna, Nepal and Northwest Yunnan, China. Tourism Management, 27, pp. 1373-1385.

[13] Ives, J. (2004). «Tourism and its impacts.» Dans J. Ives, Himalayan Perceptions: Environmental Change and the Well-Being of Mountain Peoples. (pp. 143-156). Taylor & Francis.

[14] Kuniyal, J. C. (2005). Solid Waste Management in the Himalayan Trails and Expedition Summits. Journal of sustainable tourism, 13(4), pp. 391-410.

[15] Byers, A. (2005). Contemporary Human Impacts on Alpine Ecosystems in the Sagarmatha (Mt. Everest) National Park, Khumbu, Nepal. Annals of the Association of American Geographers, 95(1), pp. 112–140.

[16] Scott, D. (2011). Why sustainable tourism must address climate change. Journal of Sustainable Tourism, 19(1), pp. 17-34.

[17] Kuniyal, J. C. (2002). Mountain expeditions: minimising the impact. Environmental Impact Assessment Review, 22, pp. 561–581.

[18] Boyer, M. (1995). L’invention de disctinction, moteur du tourisme? Hier et aujourd’hui. Téoros, 14(2), pp. 45-47.

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